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    Vendredi 21 Mars 2003  

 
 

Science et christianisme

Aujourd’hui, on s'étonne souvent du temps qu’il a fallu pour découvrir des vérités scientifiques qui paraissent évidentes. Les scientifiques expliquent volontiers cette lenteur par un obstacle extérieur, en l’occurrence la pensée chrétienne et l’autorité des Églises.

Il ne faut pas oublier que ce que nous appelons «science» aujourd’hui n’existe pas avant le XVIIe siècle, sauf peut-être pour les mathématiques. Ce que l’on trouve, de l’Antiquité à la Renaissance, ce sont des «philosophies naturelles» où la connaissance de la nature est étroitement liée à des préoccupations métaphysiques.

En 1543, Nicolas Copernic (1473-1543) présente un nouveau système du monde qui place le Soleil au centre du cosmos et fait tourner la Terre, avec les autres planètes, autour de lui. Les incohérences des mouvements planétaires disparaissent, au moins théoriquement, et l’ordre des cieux est pleinement soumis à la pure géométrie des sphères.

C’est cette harmonie géométrique qui, à la fin du siècle, séduisit Kepler (1571-1630), alors étudiant en théologie à l’université luthérienne de Tübingen. Il établit les trois lois fondamentales des mouvements planétaires, à partir desquelles Newton devait construire sa mécanique céleste.

Cependant, l’héliocentrisme contredisait à la fois Aristote, la Bible et le sens commun.

Copernic savait que Luther l’avait traité de fou, et le théologien luthérien Osiander avait jugé prudent d’ajouter au livre de Copernic une préface où il expliquait que l’ouvrage présentait seulement un modèle mathématique, et non la structure réelle du monde. À la fin du siècle, l’astronome danois luthérien Tycho Brahe (1546-1601) avait préféré laisser la Terre au centre du monde. Le Soleil tournait autour d’elle et les autres planètes tournaient autour du Soleil. Toutes ces prudences s’expliquent par le fait que l’autorité de la Bible était devenue plus forte que jamais, surtout depuis la Réforme protestante, et que l’ancienne liberté d’interprétation avait disparu. Mais c’est dans l’Église catholique, plus structurée et plus hiérarchisée que les Églises protestantes, que le scandale éclata et ce fut «l’affaire Galilée».

L’Église catholique avait redéfini son orthodoxie lors du concile de Trente (1545-1563) et dans un cadre de pensée largement aristotélicien. Pour défendre cette orthodoxie, elle s’était dotée de nouvelles institutions, en particulier le Tribunal du Saint-Office, qui devait juger des cas d’hérésie. Pour reconquérir une partie de l’Europe passée au protestantisme, elle s’appuyait surtout sur les Jésuites, qui comptaient beaucoup de savants distingués, mais qui restaient fidèles à Aristote. Pourtant, dans l’Église, et à Rome même, tout un parti souhaitait moins de dogmatisme et surtout moins d’aristotélisme. L’affaire Galilée opposa, en fait, non pas l’Église à la Science, mais deux partis de la cour romaine.

Personne ne s'étonne de voir, au XVIIe siècle, un pouvoir politique et religieux exercer la police des esprits. Mais les conditions du procès firent scandale, en particulier en France, où les décisions du Saint-Office étaient sans effet et où aucun savant catholique ne se sentit lié en conscience par une condamnation qui fut jugée sans autorité réelle. Pascal l'attribua au pouvoir occulte des Jésuites. Lorsqu’il fut évident que la communauté scientifique adoptait la nouvelle astronomie, le livre de Copernic puis celui de Galilée disparurent silencieusement de l’Index. Mais l’Église catholique gardera, devant l’histoire, la responsabilité d’avoir condamné une théorie scientifique au nom de la lettre de la Bible. On ne devait jamais cesser de le lui reprocher.

La condamnation de Galilée n’arrêta pas les progrès de la nouvelle astronomie, qui trouva sa parfaite expression mathématique dans l’œuvre de Newton (1642-1727). Protestant hétérodoxe, Newton n’en est pas moins un esprit profondément religieux, pour qui l’ordre géométrique du monde exige un Créateur intelligent et même suppose, pour se maintenir, l’intervention constante de ce Créateur. Ainsi, de Copernic à Newton, et malgré la condamnation de Galilée, la science moderne avait été créée et développée par des savants chrétiens dont la philosophie naturelle avait toujours été en accord avec leur foi, même lorsqu’ils s’étaient heurtés à l’étroitesse d’esprit de théologiens conservateurs.

C’est seulement à partir du XIXe siècle que la science a acquis le formidable pouvoir intellectuel et social qu’elle possède aujourd’hui. C’est alors qu’elle s’est posée en rivale des Églises chrétiennes. C'’est alors qu’est né le conflit entre Eglise et Science.