Léon Verly, soldat du 84ème R.I. fut le témoin de la répression


Ce témoignage a été transmis par par le neveu de L. Verly. Son petit-neveu, nous a aimablement fourni les photographies. Il est membre de l'Association 1914-1918 qui offre sur son site ( www.histoire.org/asso14-18/index.htm) de nombreux liens utiles pour la connaissance de la Grande Guerre.


"Me voici donc incorporé à Brive-la-Gaillarde dans un bataillon d'instruction du 84ème R.I. Les trois quart des recrues étaient originaires du Nord, les autres étaient des Charentais. Le bataillon ne comprenait que des jeunes gens appartenant à la classe 1918 dont la plupart n'avaient même pas 19 ans. Certains d'entre eux, surtout. les Charentais, avaient l'air de vrais gosses. On dut même en réformer au corps.

Tous nos instructeurs étaient des hommes qu’on avait retirés momentanément du front,. Ils n'avaient rien de commun avec les officiers sous-officiers et caporaux dit temps de paix. On voyait qu'ils avaient vécu la vie du front et n'éprouvaient nulle envie de faire de l’excès de zèle ou d'exiger une discipline rigide analogue à celle décrite par Courteline dans les " Gaités de l'Escadron ". Seul, le capitaine commandant le bataillon, un adjudant de carrière promu capitaine du fait de la guerre, se montrait exigeant sans toutefois tomber dans l'excès.

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Officiers du 84e RI pendant la période d'instruction de Léon Verly. Il est vraisemblable (mais ce n'est pas sûr) que ces officiers prirent part au siège du camp. Léon Verly y a collé par la suite la notice nécrologique d'un des officiers,
preuve qu'il le connaissait, au moins de nom.

(Source : Archives personnelles de Marc Verly)

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Léon Verly sans doute début 1918 (Photo M. V)

Et ce fut l'apprentissage du métier. Si quelque chose peut être fastidieux c'est bien l'exercice dans la cour des casernes : le maniement d'armes, l'école du soldat, l'école de section, etc. Heureusement pour nous, un événement tout à fait inattendu vint apporter une diversion à cette vie si ennuyeuse et si dépourvue d’agréments

Un matin, c'était le 3 Août, en descendant au rassemblement habituel, il nous parut que tous les gradés avaient des ales de conspirateurs. Il y avait entre eux de longs conciliabules auxquels nous ne pouvions participer. La journée se passa sans que nous puissions apprendre de quoi il s’agissait. Des ordres avaient été donnés pour que le voile ne fut pas levé. Mais le lendemain matin, dès la première heures ce fut le grand branle-bas. Nous dûmes descendre dans la cour du quartier tout équipés comme si nous partions en guerre. Puis, en route pour la gare.

C'est alors que nous apprîmes que nous partions en campagne…contre les Russes,


I1 faut- ici que J'ouvre une parenthèse pour la compréhension de ce qui va suivre.

Après la bataille de la Marne et de Verdun, la guerre s'éternisait et dans le pays une lassitude commençait à se manifester.

Un jour, on apprit soudain une nouvelle qui parut d’autant plus extraordinaire que personne ne la prévoyait.

Des troupes russes arrivaient en France. Partis de Vladivostok et d'Arkhangelsk, vingt mille hommes débarquèrent, après un voyage de deux mois, à Marseille, à La Pallice et à Brest. Une partie fut envoyée à Salonique le reste soit deux brigades, resta en France.

Après avoir participé à des opérations en Champagne, un certain mécontentement, dû à diverses causes qu'il serait trop long d'exposer ici, se manifesta parmi les Russes. Un vent d'indiscipline soufflait qui obligea bientôt à les retirer du front et à les envoyer au camp de La Courtine dans la Creuse.

Là des éléments révolutionnaires s'étant glissés parmi eux, les choses, loin de s'arranger, ne firent que s'aggraver. Refus total de remonter au front. et exigence de retourner en Russie. Le gouvernement, français eût volontiers accédé à cette exigence, mais en ayant fait part au gouvernement Kerenski, ce dernier, pour des raisons connues de lui seul, refusa.

Je ne puis relater dans le détail ce qui suivit. Je renvoie pour cela mes lecteurs à un livre que je possèdes intitulé : " La mutinerie de La Courtine " par Pierre Poitevin. Ce livre fait l'historique de cette mutinerie et permet de comprendre ce qui s'est passé.

Pour moi, je ne puis qu'exposer les grandes lignes de cette affaire.


En présence d’une telle situation, le gouvernement se devait de prendre des mesures. C'est ce qu'il fit, Un plan de protection fut établi qui prévoyait l'encerclement de tout le camp. Il s'agissait de protéger le territoire français en dehors du camp contre toutes les entreprises des mutins, mais si l'on devait recourir à la force, il fallait en laisser le soin aux Russes restés fidèles, Du côté français, on alerta toutes les troupes de la 12ème Région, y compris tous les bataillons d'instruction. C'est ainsi que l’on fit appel à celui du 84ème dont je faisais partie.

Le 4 août, cent hommes du 84ème et du 126ème de Brive furent dirigés sur Eygurande. Nous fûmes logés chez l'habitant et nous attendîmes la suite des événements. Pendant plus d'un mois, nous menâmes une vie des plus agréables, une vraie récréation après les fastidieux exercices dans la cour de la caserne à Brive. Puis I’ordre fut donné de nous rapprocher de La Courtine. Le cercle se resserrait


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Photogr. en n. et bl. ; "La Creuse Pittoresque / 792. Camp de la
Courtine - Une vue des Baraquements (2e Brigade)" (1915)
(Source : Archives personnelles de Marc Verly)


Le 15 Septembre, on nous fit camper, sous la tente, dans la lande à environ 1.500 mètres de la limite du camp. Devant nous se trouvaient les Russes fidèles, les artilleurs portant un brassard jaune, les fantassins un brassard bleu pour permettre de les distinguer des mutins.

Nous savions que si ces derniers n'acceptaient pas l'ultimatum qui leur était envoyé, à savoir reddition sans conditions, pour le lendemain à 10 heures, il serait fait usage de la force.

En effet, l'ultimatum était resté sans réponse, le 16 Septembre à 10 heures du matin, l'artillerie entra en action; mais seulement quatre coups de semonce. Les mutins répondirent en jouant et en chantant la Marseillaise puis la Marche Funèbre de Chopin, en signe de protestation et de dédain.

Le canon se tut pendant quatre heures. 'A quatorze heures, il se fit de nouveau entendre d'heure en heure jusqu'à vingt heures.

Les deux articles . l'un du Général Pieuchot, l'autre du journaliste Albert Mousset, que je donne ci-après, permettront de se rendre compte de ce que fut, en définitive, cette bataille dans laquelle, heureusement, nous n'eûmes pas à intervenir. On ne fit appel à nous que pour convoyer par chemin de fer au camp de Bourg-Lastic quelques centaines de mutins qui se montrèrent tout doux comme des moutons. Dix jours après, nous reprenions le chemin de. nos casernes à Brive.

Pour nous., la campagne avait été d'agréables vacances que nous regrettions beaucoup.


Souvenirs de Léon Verly, incorporé en avril 17

Transmis par F. Verly, son neveu, le 4/09/2000


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