Emile Kolodny garde des souvenirs plus critiques de Chabannes
Emile Kolodny est né à Paris en 1932. Son père, Jacob, dorigine polonaise, " un éternel étudiant, collectionnant les certificats ", y avait rencontré sa mère, Henriette Béhar, venue elle de Bulgarie. Il est probable, selon leur fils, que tous deux voulaient " sortir dun milieu social conformiste et étouffant. Lui, de son shtetel russo-polono-ukrainien de tradition ashkénaze (en Volhynie) ; elle, de sa communauté sépharade, de Roumélie orientale, fraîchement annexée à la Bulgarie, mais toujours imprégnée de présence ottomane".
A la déclaration de guerre, ils habitent Belleville, rue de lAtlas. Emile a un frère cadet, Joseph (" Jojo"). La famille Kolodny séjournera, de lété 1940 à lautomne 1941 à Fursac et Chabannes, mais les souvenirs quen conserve Emile Kolodny sont assez critiques. Cest lun des intérêts du témoignage quil nous a adressé en septembre 2000.
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Les photographies proviennent des archives personnelles d'E. Kolodny. Elles furent prises à Chabannes durant l'été 41. |
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Les frères Kolodny, Emile et Joseph, devant le perron du château. Au verso, en hébreu, l'écriture de leur père qui adresse ce cliché à leur grand-mère, en Palestine. |
Emile Kolodny et une des éducatrices de l'OSE Il s'agit de Mme Jitta Zylberstein. Elle avait un fils Anatole. Après la dispersion de Chabannes, en 43, elle et son mari furent logés à Chabannette jusqu'à la fin de la guerre, tandis que leur fils fut inscrit sous le nom de Sicard au lycée d'Issoudun. |
L'exode : de Belleville à la Gartempe
"Au printemps 1940, mon père fut mobilisé dans l'armée polonaise et envoyé à Quiberon. J'allais encore à l'école, traînant un espèce de tube cabossé, qui contenait un masque à gaz. Les nouvelles étaient mauvaises : finie " la drôle de guerre " ; le front bougeait dangereusement, le verbe " colmater " revenait fréquemment dans les bulletins d'informations ; on annonça la chute du Luxembourg. Serrés autour de maman, on écoutait la radio avec inquiétude. Jojo, quatre ans et demi, reprenant un des thèmes chers aux conversations des adultes, dit timidement : " et si lAmérique s'y met ? "
Nous quittâmes le minuscule appartement de la rue de l'Atlas dans la première semaine de juin, munis d'un maigre bagage et de quelques provisions. Gare d'Austerlitz, nous primes un train bondé jusqu'à La Souterraine, dans la Creuse, puis de là un car pour Saint-Pierre-de-Fursac, sur la Gartempe. Il y avait déjà beaucoup de réfugiés. On nous casa dans une boutique désaffectée, que ma mère s'ingénia à nettoyer et à meubler, posant un drap en guise de rideaux. Elle apprit à couper du bois pour le fourneau, et se blessa en maniant maladroitement la hache.
Dans ce village perdu du centre de la France, traversé par une départementale du bout du monde, nous assistions au spectacle navrant de l'armée française en déroute. Des soldats, à pied ou à bord de véhicules militaires et civils, passaient en une cohue indescriptible pour traverser le pont en direction du Midi. J'assistai ainsi au piqué d'avions ennemis sur le pitoyable convoi. Poursuivi par un méchant chien-loup, j'étais resté perché sur un mur et je pus donc observer, malgré moi, le déroulement de l'attaque.
Quelque temps plus tard, mon père nous rejoignit. De Quiberon l'armée polonaise s'était repliée à Bordeaux, d'où elle devait rejoindre l'Angleterre. Papa décida de rester en France et de retrouver sa petite famille."
J'ai gardé de Chabannes un souvenir mitigé...
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"LOSE organisait alors une "maison
d'enfants" à Chabannes, hameau lointain de Saint-Pierre, dans l'ancienne demeure des
comtes de l'endroit. Le " château ", situé à la sortie du village, accueillait des enfants juifs, français et étrangers. On nous y plaça, et mes parents partirent pour Toulouse, Lyon et Montpellier, à la recherche d'un emploi et d'un nouveau domicile. Nous restâmes à Chabannes jusquà la fin de lété 1941." |
| Sur le perron du château, au premier rang, Joseph Kolodny (5 ans et demi). Au deuxième rang, de g. à dr : ?, Emile K. (9 ans et demi, portant des lunettes), Anatole et Simon Weinberg (qui obtint un visa pour l'Equateur) |
"On nous mit à l'école du village. L'instituteur mélangea les petits paysans avec les enfants réfugiés, pour l'essentiel d'origine urbaine. Cela provoqua quelque jalousie, car les citadins obtinrent rapidement les meilleures notes dans la plupart des matières. Je m'arrangeai avec mon voisin de banc pour lui faire ses devoirs d'arithmétique. Il me rémunérait en nature : une grosse tranche de pain campagnard pour les bons exercices. Quand c'était mauvais, il remettait le croûton dans son cartable."
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"J'ai gardé du séjour à Chabannes un souvenir
mitigé. C'était le grand air, l'occasion de belles balades pour un gosse maigrichon.
Selon ma mère, la Creuse m'a évité d'attraper la tuberculose. Mais nous avions faim. On servait au " château " un potage diaphane, agrémenté de rares rondelles de navets ; le pain était chichement mesuré, les légumes et la viande rares. L'appoint provenant de mon camarade de classe n'était pas superflu. On s'organisait en bandes pour aller chaparder dans les champs et les vergers des radis, des raves et des carottes, des pommes et des châtaignes. Ce qui, bien entendu, n'était pas du tout du goût des gens du pays. Toujours d'après les dires de ma mère, l'économe et le cuisinier du centre avaient, vraisemblablement, fait main basse sur les provisions, encore relativement abondantes dans cette région rurale." |
Le goûter à Chabannes (4 août 1941) Au premier rang, l'éducatrice, sans doute Mme Zylberstein.. Au second rang, à gauche, Emile Kolodny, sans lunettes. Au dernier rang, le 2ème sur la droite, Anatole, le fils de l'éducatrice. |
"Mon père vint un jour pour une brève visite. Il nous emmena au restaurant à Saint-Pierre, où nous fîmes bombance : du saucisson et du pâté, un bifteck-frites puis des gâteaux. Sur le chemin du retour, Jojo lui dit, en lui donnant la main : " Papa, serre-moi bien ". Mon père n'oublia jamais ces mots. On peut imaginer ce qu'il ressentait en observant la fringale de ses gosses.
Il nous laissa des friandises, m'offrit un minuscule atlas de poche et promit de revenir bientôt nous chercher. J'ai retrouvé, cinquante ans après, "Le plus petit atlas du monde" (8x11 cm, paru à Lyon en 1940) au marché aux puces d'Aix, et je le conserve avec d'autres objets ayant appartenu à papa. Je n'irais pas affirmer que cet atlas à déterminé mon orientation professionnelle et un penchant pour les cartes géographiques. Cest pourtant en le potassant et en mémorisant des toponymes étranges que jai pris goût aux descriptions de pays lointains."
Je n'ai pas voulu m'attarder...
"Jai revu Chabannes au printemps 1975. Le " château ", à labandon, nétait plus quune bâtisse miteuse. Lendroit paraissait lugubre, engourdi encore par le froid. Je nai pas voulu mattarder. Décidément, Chabannes ne minspirait aucune nostalgie.
Lété 1996, on présenta à la télé un reportage sur " les enfants de Chabannes ". On fêtait les retrouvailles des rescapés de la maison avec les gens de lendroit, qui sauvèrent une partie des enfants juifs de la déportation, une année après notre départ. Jobservai ces personnes, pour la plupart de mon âge, que javais probablement côtoyé autrefois. Et peut-être même que mon vieux " copain aux croûtons " était également de la fête "
Emile Kolodny, Mimile et les vaches, Aix-en- Provence, 1997
Fuir les rafles dans la France occupée
Après son départ de Fursac, à lautomne 41, la famille Kolodny poursuit ses tribulations à travers la France occupée : Montpellier, Millau, Langogne, Grenoble, Nice enfin où, durant l'été 43, Henriette Kolodny donne naissance à une fille, Rachel. Quand l'occupation allemande se substitue à celle des Italiens à Nice, il leur faut, à nouveau, fuir les menaces d'arrestations. Emile et son frère passent alors clandestinement en Suisse avec un groupe denfants. Quelque temps plus tard, leur mère accompagnée de Rachel - " son passeport pour la vie " - et leur père les y rejoignent.
En avril 1946, ils émigrèrent vers la Palestine.
Un géographe, spécialiste des îles méditerranéennes
Emile Kolodny est devenu un géographe de renom, spécialiste des mondes insulaires méditerranéens. Ses travaux sur "la géographie urbaine de la Corse" et sur "la population des îles de la Grèce" restent une référence. Il fut directeur de recherche au CNRS et vit aujourdhui à Aix-en-Provence.
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