L'antisémitisme avant la guerre.


L'antisémitisme n'a pas été inventé par Hitler et les Allemands n'en ont jamais eu, loin de là, le monopole : en France, il suffit de se rappeler l'affaire Dreyfus pour s'en persuader. La réhabilitation du capitaine innocent, en 1906, après douze ans d'affrontements haineux, n'a pas fait déposer les armes aux antidreyfusards les plus virulents et l'antisémitisme est resté vivace, entretenu par des journaux comme L 'Action Française de Charles Maurras. Exacerbé ensuite par l'affaire Stavisky, puis par l'arrivée de Léon Blum au pouvoir, il va exploser avec une violence inouïe sous la plume d'écrivains comme Céline, Drieu la Rochelle ou Brasillach, et, juste avant la guerre, dans des journaux comme Je suis Partout et Gringoire.

 Un seul exemple de cette haine antijuive qui s'étale complaisamment dans cette presse "spécialisée": après la parution, le 21 avril 1939, du décret-loi Marchandeau interdisant les attaques de presse contre les collectivités religieuses ou sociales, Brasillach joue la provocation en jouant sur les mots:

 

Quel tribunal oserait nous condamner si nous dénonçons l'envahissement extraordinaire de Paris et de la France par les singes ?… On va au théâtre ? La salle est remplie de singes… Dans l'autobus, dans le métro ? Des singes… En province, dans les marchés, les foires, des stands entiers sont occupés par des singes, avec un grand fracas de casseroles en solde et d'étoffes prises à des faillites… Les guenons qui les accompagnent ont chapardé des fourrures, des colliers de perles, et elles minaudent d'une manière presque humaine… Ce que nous appellerons l'antisimiétisme (veuillez bien lire, je vous prie) devient, chaque jour, une nécessité plus urgente…

Je suis Partout, 31 mars 1939 (Robert Brasillach)

 

Plus grave peut-être, dans la mesure où l'opinion de polémistes aussi outranciers est jugée par la plupart des Français comme marginale ou extravagante, d'autres écrivains, d'habitude plus mesurés (et aujourd'hui encore adulés comme gloires locales), contribuent à préparer l'antisémitisme de Vichy:

 

Ils apportent là où ils passent l 'à peu près, l'action clandestine, la concussion, la corruption et sont des menaces constantes à l'esprit de précision, de bonne foi, de perfection qui était celui de l'artisanat français. Horde qui s'arrange pour être déchue de ses droits nationaux, et braver ainsi toutes les expulsions et que sa constitution physique précaire amène par milliers dans les hôpitaux qu'elle encombre. 

Jean Giraudoux, Pleins pouvoirs, 1939

 

Et peut-être toujours plus grave, les préjugés et les clichés qui apparaissent au grand jour, même dans les œuvres des artistes classés à gauche. Témoin ce dialogue extrait de La Grande Illusion, film de Jean Renoir sorti en 1937 et dans lequel un groupe de soldats français, prisonniers des Allemands pendant la Première guerre mondiale, décide de s'évader:

 

 P. Fresnay : Qu'est-ce que vous en pensez Rosenthal, vous qui êtes un sportif ?

 Second rôle : Lui ? Il est né à Jérusalem !

 Rosenthal : Ah, pardon ! A Vienne, capitale de l'Autriche, d'une mère danoise et d'un père polonais naturalisé français.

 J. Gabin : Vieille noblesse bretonne, quoi !

 Rosenthal : C'est possible, mais vous autres, vieux Français de vieille souche, tous réunis, vous ne possédez pas 100 m² de votre pays ! Eh ben ! Les Rosenthal ont trouvé le moyen en 35 ans de s'offrir trois châteaux historiques, avec chasses, étangs, terres arables, vergers, clapiers, garennes, faisanderies, haras, et trois galeries d'authentiques ancêtres au grand complet. Si vous croyez que ça ne vaut pas la peine de s'évader pour défendre tout ça !

 P. Fresnay : Je n'avais jamais envisagé la question du patriotisme sous cet angle à vrai dire très particulier !

 

On voit qu'à travers le personnage de Rosenthal sont développés, sans problème de conscience pour un cinéaste engagé à gauche, certains thèmes que ne renieraient pas les torchons cités plus haut : les Juifs avides, s'intégrant partout, s'enrichissant en deux générations, méprisant les "Français de souche" qui sont incapables d'en faire autant, et, plus insidieux, l'assimilation de leur patriotisme de 1914-1918 à un intérêt sordide.

Les "idéologues" de la Révolution Nationale n'auront guère besoin d'aller chercher leur inspiration en Allemagne pour prendre les mesures qui caractérisent l'antisémitisme sous Vichy.

 

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