Bella Goldstein, élève au Collège de La Souterraine
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Bella Goldstein a quatorze ans quand, en septembre 1942, elle entre à linternat de lEcole Primaire Supérieure qui deviendra le Collège de Jeunes Filles de La Souterraine.
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Bella Goldstein est née en France de parents d'origine polonaise naturalisés en 1930. Son père, ouvrier tailleur à Paris, est arrêté le 20 août 1941, lors d'une rafle consécutive au bouclage du XIème arrondissement. Quoique français, il est enfermé à Drancy où les privations que subissent les prisonniers dégradent rapidement son état de santé. Il ne pèse plus que 36 kg quand, cachectique, il est libéré deux mois et demi plus tard pour raison médicale. Il rejoint ensuite, clandestinement, la zone sud.
Sa mère, qui échappe de peu à la rafle du Vel dHiv' parvient elle aussi à franchir la ligne de démarcation avec son plus jeune fils.
La famille se retrouve donc, au cours de lété 1942, dans un hameau de lIndre, près de Saint-Benoit-du-Sault.
Voici son témoignage :
La bâtisse de lE.P.S., à côté de léglise massive, navait rien dengageant : malgré le petit jardin sur le devant, elle paraissait bien sévère et la perspective dy être interne navait rien denthousiasmant.
Mon père, tailleur au Joux où nous étions réfugiés, un petit hameau à quatre kilomètres de Saint-Benoit, mavait confectionné pour la circonstance une jolie petite veste bicolore, bleu marine dans le dos, bleu ciel sur le devant, avec des boutons métalliques bien brillants. Manifestement, cela ne suffit pas à rendre souriante Madame Noël, la directrice, qui me parut très circonspecte. Je ne compris que plus tard que cétait sans doute la première fois quelle admettait une interne de quatorze ans non accompagnée de quelque parent adulte (et boursière de surcroît). Jentrai en troisième.

« Le Maréchal sera content » dit-il en les contemplant, et il passa à lexamen de ma carte didentité scolaire de lE.P.S. Edgar Quinet à Paris. Il scruta mon visage et ma carte alternativement pendant un temps qui me sembla durer un siècle... et quitta le wagon. Jétais sauvée.
Avec le recul, ça paraît sommaire. Je ne me souviens pas avoir vu quiconque faire sa toilette intime. Il est vrai que la plupart des internes partait en « décale » toutes les quinzaines. Les autres - dont jétais - on pouvait toujours aller chercher un broc deau chaude le week-end à la cuisine. Il ny avait pas dendroit isolé, à part le lit de la pionne, entouré de draps suspendus et formant alcôve.
Je me souviens dune conférence faite par le docteur X (collaborateur qui fut exécuté par la Résistance) sur lhygiène et les soins corporels. « Se laver les aisselles au moins une fois par quinzaine. De même pour les pieds. La toilette intime, une fois par semaine », etc. Toutes, nous écrivions sous la dictée. Jamais assistance ne fut plus assidue à prendre des notes, car ces conseils nétaient pas superflus.
Les internes étaient chargées du ménage quil fallait effectuer sitôt le petit déjeuner avalé, juste avant la classe. Moi qui métais toujours arrangée pour y couper à la maison parce que javais toujours un livre à lire, jai eu du mal à my faire. Le « bon ménage », cétait de récupérer le salon, où il y avait le piano. Le pire était dêtre chargée du grenier, où sempilaient malles et paniers, et où il fallait chasser la moindre toile daraignée. Jhéritais un jour de cette corvée, et fus rapidement envahie dune furonculose sur le visage rebelle à tout traitement. Le médecin me dispensa du grenier... La furonculose partit le jour où il se décida à me faire des piqûres. La crainte des piqûres réussit là où tout le reste avait échoué !
Il fallait aussi faire le feu dans les classes. Je crois que cette fois cétait le lot des externes. Jétais fascinée par celles qui réussissaient à faire flamber la tourbe sans trop de fumée, dans ces gros poêles cylindriques qui se mettaient à ronfler. Je ne me souviens pas avoir eu froid en classe : par contre, certaines nuits dhiver mont paru interminables quand lendormissement ne mavalait pas dun coup à cause du chuchotement continu des « payses » qui avaient tant de choses à se raconter et dont jétais exclue.
- Mademoiselle, jai besoin de sortir. La nuit, le dortoir était bouclé et il fallait prendre la clé derrière lalcôve de la pionne. Je métonne aujourdhui de ce quil ny ait jamais eu de va-et-vient permanent.
Je nai rien vu de la campagne environnante. Ce nest que tout récemment que jai découvert comme elle était grandiose avec ses collines et ses prairies, ses chênes et ses châtaigneraies, sauvage et par là même accueillante, pleine de douceur par lintimité de ses haies.
Nayant pas « grandi » dans linternat, jen ignorais les ficelles. Avec un correspondant en ville, jaurais pu sortir du bahut les jeudis et dimanches. Peut-être me sentais-je protégée de ne pas savoir ce qui se passait au-dehors, dans la ville qui pour moi ne pouvait être que cruelle ?
Mais la solitude était le prix de cette protection. Il me fallait donc, le dimanche matin, accompagner les scouts dans le petit jardin devant lécole pour le lever aux couleurs et entonner « Maréchal, nous voilà ». Une fois, jai réussi à me cacher dans la lingerie, mais je nai pas pu récidiver, la pionne mavait à loeil.
Mon meilleur repas de la journée, cétait le « café » au lait du matin. Je nai jamais su de quelle orge il était préparé, mais sa bonne odeur me nourrissait déjà. Le pire moment était le goûter où Mademoiselle D. distribuait équitablement les tranches de pain. Tout le monde se précipitait ensuite dans une grande pièce au sous-sol où se trouvaient, bien cadenassées, les boîtes à provision personnelles des internes. Mon problème était de disposer dune boîte à provision quasiment vide. Valait-il mieux manger tout de suite le beurre que je recevais de mes parents - obtenu par troc, du beurre contre une vareuse confectionnée à partir dune couverture - ou bien le tronçonner en tout petits bouts, quitte à ce quil soit rance à la fin ? A côté de moi, mes camarades extirpaient de leurs boîtes pain blanc, pâtés en croûte, brioches dorées à point. Il était bon alors dêtre fille de paysan, mais quel supplice pour moi.
Cependant, rassurez-vous, globalement deux années de ce régime mont parfaitement réussi : chétive gamine à larrivée, je suis retournée à Paris avec dix kilos de plus et la puberté finie.
- X. taisez-vous.
- X. encore une fois, taisez-vous ou je vous envoie chez la directrice.
- Oh non mademoiselle !... étaient les répliques habituelles. Quelle mouche ma piquée un jour quand jai changé le scénario qui au fond nétait pas une menace réelle. Au lieu du « oh non, mademoiselle, je me suis levée et jai dit : - Eh bien jy vais ! Et, dans le silence général, je suis sortie. La porte refermée, jétais plutôt paniquée à lidée de cette seconde entrevue avec la directrice. Elle était majestueuse, Madame Noël, mais avait une réputation de sévérité épouvantable. Cest vrai que ses colères étaient terribles. Je revois la scène : - Vous faites preuve dune indiscipline inadmissible !
Je crois pourtant que cet éclat fut à lorigine de la sympathie quelle me témoigna par la suite.
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Seule la prof danglais, vieille fille que les élèves qualifiaient dobsédée sexuelle, déparait le niveau général. Elle avait un accent détestable et « the ballad of the ancient mariner » se déroulait dans un climat bizarre. Jétais censée être affranchie, puisque je venais de Paris... Je mis longtemps à comprendre la signification des gestes obscènes effectués derrière son dos et qui provoquaient ses colères quand elle se retournait brusquement. Je ne fis aucun progrès en anglais, mais grâce à langlais, jeus un peu dargent de poche, car la directrice me chargea de servir de répétitrice à des élèves de quatrième.
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Je bousculais un peu la routine des cours dhistoire en remettant des copies qui nétaient pas la reproduction intégrale du texte dicté en classe par notre rondouillard et sympathique professeur. Il se faisait moraliste à loccasion : - Tant va la cruche à leau quelle se remplit », disait-il à lintention des quelques élèves quil jugeait un peu trop « émancipées ». Dommage, il admirait Napoléon, qui pour moi signifiait la trahison des idéaux de la Révolution française. |
Je me consolais le soir en me plongeant dans un livre de la bibliothèque où figuraient les discours intégraux des Conventionnels.
Jadorais les mathématiques depuis toujours et je ne fus pas déçue, la surprise, inattendue dans cette petite ville de province, vint de louverture à la culture qui pour moi fut extraordinaire. Cest ainsi que le français devint aussi pour moi source de joie. Je revois Madame D. nous faisant lire et, dénichant au fond de la classe une élève habituellement assez terne, mais aux talents certains de tragédienne.
Il y eut cette année-là un spectacle délèves, inoubliable Paulette en reine Barberine, avec qui je me suis liée lannée suivante. Comme je souhaite ardemment que la vie ait été douce pour elle, ainsi que pour Sarah, le mouton bêlant irrésistible de drôlerie dans la « Farce de maître Patelin ».
Léone et son amie ne lont jamais su mais, grâce à leurs chansons ce jour-là, par delà les dernières barricades tenues par les Communards de ma rue de la Fontaine-au-Roi à Paris, je nétais plus létrangère, fille de Juifs dorigine polonaise déchus de leur nationalité française par Vichy, mais leur payse.
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Nous nétions que neuf élèves dans la classe de préparation à lEcole normale dinstitutrices. Par suite des lois raciales de Vichy, je navais pas le droit de me présenter au concours. Grâce à la directrice et à mes professeurs de français et de mathématiques, je me préparais au baccalauréat première partie, qui à lépoque comportait toutes les matières.
Ce fut une année agitée, il y a eu même au bahut, un petit groupe de résistance du MLN (Mouvement de Libération Nationale) animé par une jeune femme enseignant la dactylo. Des élèves résistants de la B.D.H. [N.D.L.R., lactuel lycée] se procurèrent facilement, grâce à notre complicité, les machines à écrire dont ils avaient besoin pour la presse clandestine, et qui étaient enfermées dans notre salle de classe.
Dans les derniers jours de la débâcle allemande tout le monde maida. Notre jeune professeur de mathématiques, que jaimais beaucoup, me procura une fausse carte didentité. La directrice, madame Noël, fournit les tickets dalimentation et j'allai me cacher en ville chez mon amie dont les parents m'accueillirent chaleureusement.
Je savais que mes parents se cachaient aussi dans l'Indre, car j'avais reçu un mot laconique de mon frère "tu n'es plus ma soeur" ce qui avait une signification très claire pour moi.
La sympathie agissante, et comme allant de soi, dont on m'a entourée m'a beaucoup touchée. Pendant ces deux années passées à la BDB je n'avais jamais eu à subir la moindre manifestation d'hostilité, la moindre parole blessante. Je connaissais les risques que prenaient ces personnes pour me protéger. Je me souvenais de la rafle du 20 août 1941 quand mon père a été arrêté et envoyé à Drancy dans l'indifférence, voire l'hostilité de nos voisins (c'est la concierge qui l'a dénoncé).
Fin mai 1944, je partis à Guéret passer le bac, la vraie carte dans la poche gauche pour les salles d'examen et la fausse dans la poche droite pour la ville. Ce n'était pas malin et cela m'a occasionné quelques angoisses. Heureusement la milice n'est pas venue.
Puis je revins à La Souterraine. Chez mon amie régnait une atmosphère d'harmonie comme j'en ai rarement connu depuis.
Et le 6 juin 1944 arriva...
Bella Goldstein-Belbeoch.
N.B. - Il est fort possible qu'il y ait eu des élèves juives externes sous de fausses identités. Si c'est le cas je n'en ai rien su, car, bien sûr, elles ne se sont pas manifestées ouvertement. Il y avait deux autres élèves juives internes à la BDB dans les classes de 5ème et de 4ème, Noémie et Sarah. A la fin de l'année scolaire 1944 Sarah a été cachée chez notre professeur de physique.
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