Quand René Fiszman s'appelait René Leblond
"Mon père voudrait rendre hommage à ceux qui l'on sauvé ainsi que sa soeur..."
Lorsque le site "Bonjour les enfants !" fut créé, en 1998, nous tenions souligner le rôle qu'avait joué l'école laïque dans la protection des enfants juifs arrivés en Creuse durant la guerre. Ce comportement s'explique par l'attachement profond du département aux valeurs républicaines et progressistes. La Creuse eût par exemple, après la Seine, le plus grand nombre de fusillés lors de la répression de la Commune de Paris en 1871.Certes nous savions bien que des attitudes humanitaires identiques avaient existé ailleurs et que l'école publique n'avait pas le "monopole du coeur". Il faut ici rappeler qu'avant, pendant et après la guerre, des écoles religieuses (dont le pensionnat St-Joseph) coexistaient à La Souterraine avec les écoles publiques. La rivalité entre les deux écoles était vive et certains anciens élèves parlent de véritable guerre scolaire.
A La Souterraine, on nous laissait entendre que des enfants juifs avaient été cachés dans des institutions religieuses, mais les informations sur ce sujet sont restées rares jusqu'en décembre 2000 où le mèl suivant est arrivé:
De : Veronique Fiszman, le vendredi 1 décembre 2000
"Bonjour à tous,
Mon père, René Fiszman, m'a fait part de l'existence de votre site et m'a demandé d'intervenir en son nom (il ne possède pas d'ordinateur) afin de rendre hommage à ceux qui l'ont sauvé ainsi que sa sur, Mireille Fiszman. Pendant la guerre, ils ont en effet tous deux été cachés, parce que juifs, à la Souterraine.
L'un et l'autre considèrent qu'ils doivent leur vie à deux personnes en particuliers, deux directeurs d'école.
Jean Gouiller d'une part (Frère Bernard), directeur du Pensionnat St Joseph devenu aujourd'hui, d'après nos sources, une annexe de la mairie.
Eugénie Dufourneau d'autre part, directrice du pensionnat Auboyer aujourd'hui transformé, semble-t-il, en habitation privée.
Peut-être aviez-vous déjà connaissance de ces faits. Dans le cas contraire, je reste à votre entière disposition pour de plus amples informations et vous communique étalement les coordonnées de mon père ( ).
Avec tous mes encouragements. Véronique Fiszman."
Contacté, René Fiszman qui réside aujourd'hui en Corrèze nous a apporté le témoignage qui suit.
"(...) je me décide à vous relater un épisode de ma jeunesse pour que soit rappelé dans le travail de mémoire sur cette période de votre équipe de lycéens qu'au milieu de tant de gens indifférents sinon de "salauds" il y en eut de braves et courageux qui osèrent agir à contre-courant de la majorité.
Je suis né en 1933 à Saint-Étienne de parents Juifs polonais venus en France dans les années 1920, après ma sur Mireille née en 1930. Au début de la guerre nous vivions à Paris 10ème où mon père travaillait comme ouvrier ébéniste. Dès le début du conflit, il s'engagea volontaire dans la Légion Étrangère avec laquelle il participa à de nombreux combats dont la bataille de Narvik. Démobilisé, il revint à Paris et y fut arrêté comme Juif en 1941 et interné au camp de Beaune-la-Rolande. Bénéficiant d'une certaine liberté durant cette période, il refusa cependant de s'évader par craintes de représailles sur sa famille. Transféré à Pithiviers puis, en juillet 1942 à Auschwitz où il mourut en janvier 1943.
De ma proche famille, ma grand-mère maternelle, deux oncles et une tante ont subi le même sort."
"Après l'arrestation de mon père, ma mère se réfugia avec nous chez un de ses frères, maroquinier à Lyon. La situation se dégradant, mon oncle qui avait un ouvrier façonnier à La Souterraine nous emmena, ma sur et moi (automne 42) dans cette ville pour y être plus en sécurité et laisser à ma mère plus de mobilité.
| C'est ainsi que je me suis retrouvé interne au
pensionnat St Joseph sous le nom de René Leblond tandis que ma sur l'était au
pensionnat Auboyer dirigé par Mademoiselle Eugénie Dufourneau. Le directeur de St Joseph, Frère Bernard (Jean Gouiller), n'a pas hésité à m'intégrer dans son effectif et je pense que pendant ces années d'occupation, il fut le seul à connaître mon identité. Je fis de bonnes études dans cette école dirigée très fermement par ce religieux atypique. A ma connaissance, j'étais le seul Juif de la maison. Au pensionnat des filles, ma sueur se souvient que deux autres enfants étaient dans son cas : Yolande dont elle a oublié le nom et Fanny Rosensweig. Nous fûmes évidemment convertis et baptisés en l'église de La Souterraine, le 19 avril 1943. A la Libération, ma mère rentrée à Paris dût recueillir dans notre petit appartement, retrouvé vidé évidemment, ma tante et ses deux enfants. La place manquant, nous restâmes un an de plus pensionnaires. |
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Frère Bernard, un religieux "atypique" (Doc. R. Fiszman) |
"Une période refoulée au fond de ma mémoire"
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"La
mise à jour de ces souvenirs est très pénible mais je m'y suis obligé pour, à travers
votre action, rendre un hommage reconnaissant à deux justes à qui ma sur et moi
devons peut-être la vie. Cette triste période a toujours été refoulée au fond de ma mémoire ce qui explique sans doute le peu de souvenirs qui m'en reste (...) René Fiszman" |
La classe de 1ère de St Joseph, année 1948-49. Frère Bernard est au centre. René Fiszman est au premier rang, le troisième à partir de la gauche. |
Faits oubliés, mémoire refoulée, beaucoup d'enfants rescapés ont eu l'attitude de René Fiszman qui, revenu après la Libération au pensionnat St-Joseph pour y poursuivre ses études, ne parvient pas aujourd'hui à se souvenir du moment où il a repris sa véritable identité.
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