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Harry kujawski en octobre 1999

Harry Kujawski

LES ANNEES NOIRES

"Celles de la guerre 39-45. Elles m'ont volé ma jeunesse et compromis l'âge adulte. J'en ai surtout conservé le souvenir d'une continuelle instabilité en tous domaines. Et la peur.

Tout le monde a pu voir d'anciennes bandes d'actualités cinématographiques où une foule de malheureux fuyait Paris en direction du Sud dans un désordre indescriptible. La débâcle après la défaite. J'en faisait partie.


Montintin et les cassis de Catalifaud


Plus de vie familiale désormais : mon père, quoique non-Français, s'était engagé dès 1939 dans l'Armée française. Je ne devais le revoir qu'une seule fois, un jour ou deux, jusqu'en 1946. De mon côté, ce fut d'abord le château de Montintin en Haute-Vienne. Souvenirs confus. On nous y apprit à tricoter en vue de l'hiver suivant : écharpes, gants, chaussettes. Un jeune paysan du voisinage m'avait pris sous son aile et me fit connaître les cassis de son jardin qui me rebutèrent d'abord en raison de leur couleur noire, mais que j'appréciai bientôt. J'ignorais alors qu'ils renfermaient une quantité importante de vitamine C, à peu près absente de notre maigre pitance quotidienne. Avec une branche de noisetier, il me confectionna une ligne et nous allâmes souvent pêcher dans les ruisseaux alentours. Il s'appelait Catalifaud et mon cœur lui garde une profonde reconnaissance


.Franco, Adolphe, Benito... les cochons du Masgelier


L'année suivante, ce fut Le Masgelier, en Creuse. J'y appris le français, étant germanophone jusque-là.

Bien plus tard, je pris connaissance des difficultés qu'éprouva notre instituteur, M. Gaston Grandpey, avec ce matériel humain que nous étions, et dont il devait essayer de faire quelque chose. S'il lui manque quelques cheveux sur la tête aujourd'hui, mes camarades et moi y sommes sans doute pour quelque chose. Mais il nous apprit beaucoup et nous lui devons sans doute une part de ce que nous sommes devenus. Merci, profondément.

Au Masgelier, l'essentiel de notre temps était consacré à l'école. En second rang, le jardin. S'il ne nous assura jamais l'autosuffisance, il contribua néanmoins à assurer le quotidien. Haricots, carottes, petits pois... Plus d'un hectare cultivé en 1943. Nous avions aussi des cochons élevés par un républicain espagnol du nom de Pedro et au physique de pilier de rugby. Il leur avait donné des noms, reflétant peut-être ses opinions : Franco, Adolphe, Benito...

Le château du Masgelier durant la guerre

Enfants au Masgelier (Archives CDJC-OSE) Les adultes qui nous encadraient essayaient de nous faire oublier les événements et de nous donner une vie aussi proche que possible de la normale.

Mais que peuvent penser des enfants lorsqu'ils constatent un jour que tous les hommes ont disparu du château ? Ils étaient provisoirement cachés dans les bois environnants, le temps que le climat s'assainisse.


Interne à La Souterraine


En 1943 cependant l'atmosphère changea totalement. Le Masgelier, isolé avec plus de cent enfants, était une cible trop évidente. On nous prépara durant l'été. Nous avalâmes à haute dose du latin et de l'anglais. A l'automne, adieu au château, bonjour La Souterraine.

Nous y étions cinq ou six du Masgelier, internes et désormais coupés du monde. On nous familiarisa, autant que faire se peut, avec nos faux noms, faux prénoms, faux lieux de naissance, fausse nationalité. Difficile à treize ans. On nous prodigua des conseils aussi : parler le moins possible, ne pas se confier, ne pas se lier. Le Directeur de l'établissement, M. Robert savait que nous étions juifs. Il nous a néanmoins admis, prenant ainsi un gros risque. Son nom figure maintenant sur la liste des Justes parmi les nations et, dois-je l'écrire, son visage reste gravé dans mon cœur.


Pauline Gaudefroid (...) nous annonça notre départ clandestin vers la Suisse


A la mi-mai 1944, Pauline Gaudefroy, une autre Juste qui s'occupait notamment de nous, nous annonça notre départ clandestin pour la Suisse. Train d'abord, autocar ensuite et passage de la frontière près de Genève.

Les autorités suisses nous mirent immédiatement en quarantaine dans un hôtel désaffecté d'où nous pouvions admirer les bâtiments de la S.D.N. et, en toile de fond, le Léman et le lointain Mont Blanc par temps dégagé. Nous devions désormais attendre. Pas longtemps.

Trois semaines après notre arrivée, la radio annonçait le débarquement allié en Normandie. Le commencement de la fin pour la barbarie."

H. Kujawski, Mai 2001


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