Léonie Voss ou la mémoire retrouvée de Boussac

 

Léonie Voss ou la mémoire retrouvée de Boussac

Avec tristesse, nous avons appris le décès de Mme Marx en juin 2004...

r_L_Marx.jpg (2836 octets)

Boussac3.jpg (20098 octets)

r_L_Marx2.jpg (3441 octets)


Obligée de fuir l'Allemagne nazie


Léonie Voss (épouse Marx) est née en 1927, à Neunkirchen, en Allemagne, au cœur du bassin houiller et sidérurgique sarrois. Son père, comme son grand-père et "presque tous les hommes de la famille" exerce le métier de marchand de bêtes. S'ils sont Juifs, il se considèrent avant tout comme "de bons citoyens allemands" et estiment l'avoir prouvé en combattant pour leur patrie au cours de la Première Guerre mondiale. La Sarre, région frontalière de la Lorraine française, a été détachée de l'Allemagne pour 15 ans par le traité de Versailles et placée à titre de dédommagement par la SDN sous administration française. Arrivé au pouvoir en 1933 - Léonie n'a alors que cinq ans - un des premiers succès d'Hitler est d'obtenir, en 1935, le rattachement de la Sarre à l'Allemagne, par plébiscite mais après une préparation savamment orchestrée par la propagande nazie. Ce fut le premier accroc dans ce chiffon de papier qu'il voulait déchirer : le traité de Versailles.


Nous sommes partis en laissant la lumière allumée et la radio en marche…


Bientôt sont appliquées en Sarre les lois de Nuremberg qui excluent de la citoyenneté allemande et de la vie publique les Juifs.  En les privant de leurs droits civiques et de moyens d'existence, les nazis veulent obliger les Juifs à s'expatrier en abandonnant tous leurs biens. Les vexations, les intimidations se multiplient contre la famille Voss. Tous les négociants en bétail étant juifs, ils restent des intermédiaires indispensables dans le commerce de la viande, mais l'usage de la balance municipale leur est interdit. Pour Léonie, la vie à l'école devient infernale. Son institutrice se détourne d'elle parce qu'elle ne l'a pas saluée d'un "Heil Hitler". Devant la maison Voss, des groupes de nazis défilent en criant des insultes antisémites : "Quand le sang des Juifs giclera de nos lames, tout ira mieux". La synagogue est incendiée. Il faut se résoudre à fuir. Déjà, son grand-père, ses oncles et tantes sont partis vers les Etats-Unis.

Léonie ne se souvient pas de la date exacte de leur départ de Sarre : fin 38, début 39 ? La famille Voss fuit Neunkirchen de façon clandestine. Son père, sa mère, sa sœur Hélène née en 1932 et son jeune frère Hervé (Erwin) né en 1935 s'expatrient de nuit, en train  Ils n'emportent que des bagages à main et laissent "la lumière allumée et la radio en marche" pour ne pas éveiller les soupçons des voisins.


Des réfugiés


C'est avec un mélange d'appréhension et d'espoir que Léonie et sa famille découvrent la dure réalité des réfugiés.

Souffrant du handicap de ne pas parler le français, son père peine pour faire subsister les siens. La famille passe de l'aisance à la gêne. Les belles poupées abandonnées en Allemagne sont remplacées par des poupées de chiffons. Léonie, malgré ses onze ans, est mise à l'école maternelle car elle ne parle pas un mot de français. Mais, comme elle assimile vite, bientôt elle, sa sœur, son frère deviennent les interprètes de la famille.

Quand survient la déclaration de guerre, en septembre 1939, son père s'engage sous l'uniforme français.

Après l'armistice de juin 1940, tous se replient sur Chauvigny dans la Vienne où, malade, la mère de Léonie décède. C'est un traumatisme supplémentaire profond pour la jeune fille.

Comme elle est l'aînée, elle doit abandonner l'école qu'elle apprécie tant   l'année même de son certificat d'études, pour s'occuper des tâches ménagères du foyer.

L_Marx_Parents.jpg (6842 octets)

Sa mère, son jeune frère Hervé et son père portant l'uniforme des "engagés volontaires".


Assignés à résidence à Maisonnisses où le maire avoue n'avoir jamais eu affaire à des Juifs…


L_Marx_Velo.jpg (42660 octets)

Léonie Voss (15 ans) revenant de Sardent où elle était allée chercher le pain de la semaine, car il n'y avait pas de boulanger à Maisonnises.

Les autorités françaises assignent bientôt toute la famille à résider dans un tout petit village de Creuse, Maisonnisses, près de Sardent, au sud de Guéret.

Léonie Voss raconte :


" A notre arrivée, le maire de Maisonnises nous a avoué n'avoir jamais eu affaire à des Juifs. En fait, il y avait deux autres familles juives dans le village, mais elles étaient françaises et n'avaient pas tout à fait les mêmes problèmes que nous. Une des grand-mères avait deux fils internés dans un camp. Un jour, ils eurent une permission et, au moment de repartir, leur mère les supplia de rester. On pouvait toujours aller au maquis. Craignant que leur maman ne soit victime de représailles, ils retournèrent à leur camp et finalement ce furent eux qui furent déportés et qui ne revinrent pas des camps de la mort.
Il faut souligner que jamais, ni à Chauvigny ni à Maisonnisses, les habitants ne cherchèrent à nous nuire d'une quelconque façon parce que nous étions juifs. Jamais il n'y eut de plainte ni dénonciation, jamais non plus nous eûmes à porter l'étoile jaune. Au contraire tous les soirs on nous communiquait les informations de la BBC."

Pour faciliter la subsistance de la famille, Léonie se rend régulièrement à la préfecture de Guéret, à 15 km de là, où l'on distribue parfois du secours pour les réfugiés.

Il lui arrivera aussi, puisqu'une jeune fille de quinze ans passe plus inaperçue, de convoyer jusqu'à Paris des valises de beurre creusois…


Une nuit on frappa à la porte mais la mort n'était pas au rendez-vous…


"Une nuit on frappa à la porte, c'était la gendarmerie française (…) Ils ne semblaient pas vouloir du bien. Ils étaient là avec leurs pistolets pointés sur nous. Ils nous ordonnèrent de faire nos bagages. Où allaient-ils nous emmener ? Nous étions affolés. Une dame de Bouzonville qui habitait la même maison que nous et qui devait partir elle aussi, voulut m'aider à rassembler les affaires des enfants. Ils le lui interdirent brutalement. C'était une rafle. On nous emmena par fourgonnette dans un camp de transit aux geôliers peu aimables."

Nous sommes le 26 août 1942. Les Juifs étrangers, réfugiés en Creuse ou qui y ont été assignés à résidence, sont victimes d'une décision de Laval qui a accepté de livrer aux Allemands 10 000 Juifs étrangers. Chaque département doit fournir un quota. En Creuse, ce jour-là, 91 personnes furent arrêtées (dont Henri Wolff et les siens).
Ils sont conduits par autocars à Boussac, dans une ancienne cartoucherie transformée en camp de regroupement par le préfet. Là-bas, Léonie, son père, son frère, sa sœur et quelques autres dont Frédéric Klaus obtiennent d'être libérés et sont, sans explication, autorisés à regagner Maisonnisses.

Sur les 91 Juifs arrêtés le 26 août en Creuse, 52 furent déportés vers Auschwitz, par les convois 26 et 27. Parmi eux, 18 enfants. Le plus jeune avait cinq ans. Il n'y eut que trois survivants. (Source : Klarsfeld).

Selon René Castille, trois familles au moins furent libérées à Boussac : les Voss (le père et ses trois enfants), les Klaus (le père et le fils) et une famille X (la mère et ses trois enfants).

Boussac3.jpg (20098 octets)


Encore aujourd'hui, Léonie s'interroge beaucoup sur les raisons de cette libération qu'elle qualifie de "miraculeuse".
"Était-ce mon père qui les avait apitoyés, disant qu'il avait été soldat français, les suppliant à genoux d'épargner ses trois jeunes enfants ? Était-ce le fait que le chef du camp m'avait reconnue, pour m'avoir vue plusieurs fois dans son bureau à la préfecture de Guéret ?"

Boussac1.jpg (23163 octets)

Hanté par le risque d'une nouvelle arrestation, son père les éloigne à Capdenac dans le Lot, où quelque temps Léonie sera bonne à tout faire chez le directeur de la grande conserverie locale Reynal-Roquelaure.

Après-guerre, la famille Voss retourne, en 1947, à Neunkirchen où "personne ne se souvenait plus, dix ans plus tôt, de les avoir humiliés et tourmentés…" En 1948, Léonie a 21 ans. Elle épouse Ernest Marx et se fixe bientôt à Sarreguemines, sa ville d'adoption.


Faire retrouver la mémoire à Boussac…


Devenue madame Marx, Léonie ne revient en Creuse qu'en 1990 et s'aperçoit, avec stupeur et indignation, que nulle mémoire officielle n'est conservée du camp de Boussac où sa vie pourtant s'est jouée.
A ses lettres, le maire répond qu'à sa connaissance aucun camp n'a existé à Boussac, ce que confirme le maire de l'époque. Bref, Boussac et la Creuse ont perdu la mémoire…
Léonie multiplie les démarches. C'est une nouvelle fois son identité qui est en jeu. Léonie retrouve Frédéric Klaus qui, comme elle, fut arrêté le 26 août et libéré à Boussac. Il a gardé le document l'autorisant à regagner son domicile, à Saint-Frion. C'est donc bien la preuve qu'un centre d'internement a existé à Boussac.

Boussac2.jpg (165713 octets)

Ce certificat d'élargissement, conservé par Frédéric Klaus, libéré avec son père (comme les Voss) le 26 août, apporte la preuve qu'un centre d'internement existait bien à Boussac.

Grâce à Léonie Voss-Marx, avec l'aide de Castille, Michaud et Dallier, d'archivistes et de la volonté locale à Boussac, la mémoire revient.

Aujourd'hui à Boussac, une plaque officielle rappelle que l'ancienne cartoucherie fut bien un centre d'internement.

Mais, contrairement à ce qu'elle indique, ce sont bien 91 Juifs qui furent arrêtés le 26 août dans toute la Creuse, 52 furent déportés, dont 18 enfants. Il n'y eut que trois survivants.

 

Boussac6.jpg (29715 octets)

Des retrouvailles, cinquante ans plus tard…


L_Marx_et_Irene.jpg (20869 octets)

 

50 ans plus tard, les retrouvailles avec sa meilleure amie de l'époque.

En 1991, Léonie Voss-Marx a retrouvé Irène Fouquart née Salvat, sa meilleure amie à Maisonnises durant la guerre.

L_Marx_et_Irene_1999.jpg (36886 octets)


Les informations rapportées ici proviennent de lettres et entretiens avec Madame Marx, de coupures de presse et, pour l'essentiel, d'un mémoire de souvenirs rédigés avec l'aide de Marie-Louise Girard, intitulé "Les poupées de chiffons". Les photographies sont des documents appartenant à Madame Marx.


Sommaire

Réalisation : Lycée Raymond Loewy - 23300 - La Souterraine - France