Jean-Baptiste Robert, directeur de l'E.P.S. de La Souterraine

 

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Jean-Baptiste Robert, directeur de l'E.P.S. de la Souterraine

Portrait par M. Trigosse, le 10 mai 2001

Échos de la cérémonie du 10 mai 2001 lui décernant le titre de Juste parmi les Nations

J-B Robert, Juste parmi les nations à Yad Vashem


Une enfance auvergnate


Jean-Baptiste Robert naît en 1892 à Viverols dans le Puy-de-Dôme. Son père est marchand de bois et maire de ce chef-lieu de canton. Après la mort précoce de ce dernier, sa mère obtient, pour faire vivre cinq enfants, la charge d'un bureau de tabac à Saillant.


Élève à l'Ecole Normale de Saint-Cloud


Bien qu'il soit originaire d'une région où le catholicisme est largement dominant, J-B. Robert est envoyé au collège d'Etat d'Ambert. Il est par la suite reçu au concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud, pépinière des "hussards" de l'école républicaine et laïque sous la Troisième République. Mobilisé en 1915 dans l'infanterie, il termine la guerre comme caporal.


Une carrière à l'E.P.S. de Saint-Etienne.


A la sortie de Saint-Cloud, Jean-Baptiste Robert est nommé professeur de français à l'Ecole Primaire Supérieure de Saint-Etienne. Il y reste jusqu'en 1939.


Directeur à La Souterraine


Il a donc 48 ans quand il est nommé à la tête de l'E.P.S. de La Souterraine, qui deviendra l'actuel lycée. Il occupe ce poste jusqu'à sa retraite en juillet 1952. Mais de cette retraite il ne profite guère puisqu'il décède en décembre lors d'une intervention chirurgicale.

La carrière de J-B. Robert est l'illustration du fameux modèle du mérite républicain d'avant-guerre.


Un humaniste laïc et républicain


Ceux qui l'on connu le décrivent comme un homme discret, sans engagement politique affiché. Il n'hésite cependant pas, lors de son discours de rentrée, en octobre 1940, à affirmer qu'il souhaite la victoire de l'Angleterre. Un ancien élève, M. Durjaud, se souvient aussi qu'il était, après-guerre, un lecteur assidu du quotodien socialiste Le Populaire et, qu'en 1946, il se félicita publiquement de l'élection de "son grand ami Vincent Auriol" à la présidence de la toute jeune Quatrième République.

Profondément attaché à l'école publique, il exerce son autorité avec pédagogie et tient ses distances avec Vichy durant la guerre..

Comment imaginer, par exemple, qu'il pouvait ignorer les activités clandestines de certains de ses élèves ?

Discret, cet humaniste est aussi courageux.IL accepte d'inscrire des enfants juifs sous de faux noms, pour les soustraire aux arrestations. Comme beaucoup d'autres, il n'a jamais évoqué ces actes, même devant son propre fils.

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Madame Charret, lingère, qui prit elle aussi en charge les enfants cachés dans l'établissement. H. Hochner se souvient de son "accueil toujours chaleureux". J. Schlaff se rappelle ses "tisanes qu'il fallait boire bien chaudes". La classe de 3ème C de l'E.P.S pose sur le perron en compagnie de J-B Robert (X)

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La promotion des élèves de 6ème de l'année 1942-43

Robert_Couple.jpg (15844 octets)Jean-Baptiste Robert et Blanche, son épouse

 

Capable d'humour sur lui-même...

Au verso de ce cliché, fourni par son fils, le texte suivant :

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"Dieu que n[ou]s somme laids ! Et c'est bien nous cependant. Ne faire voir à personne qu'à Rototo. Il faut dire qu'on n[ou]s a pris quand on était sans nouvelles de vous !! Aussi voyez nos têtes. Chercher le sourire. Sommes pas tellement mal, vus d'un peu loin."

En contribuant à lui faire décerner le titre de Juste parmi les nations, ceux qui furent abrités au lycée lui rendent hommage.

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Année scolaire 1947-48, J-B. Robert pose avec la classe de G. Grandpey

(Rangée supérieure, de g. à dr. :Simon, Parisot, Sousserie, Paty, Duchevet, Desvillettes. Rangée médiane :Désage, Bonnaud, Daunys, Paunet, Raix. Premier rang : Conchon, Prieur, Fourgeaud, Quéru, Hory, Maillard, Lamardelle)


Il serait certainement ravi de vous revoir, et de vous dire, comme il y a soixante ans " bonjour, et bienvenue les enfants !"

M. Trigosse, Proviseur, lors de la remise de la médaille de Juste parmi les nations à J-B. Robert, le 10 mai 2001, dresse son portrait.

" Monsieur le Préfet, Madame la Rectrice, Monsieur le Ministre plénipotentiaire, Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les représentants de Yad Vashem et de l'OSE, Chers amis du lycée-collège Raymond Loewy, Chers élèves d'hier ou d'aujourd'hui,

C'est avec une grande joie et une grande fierté que je vais essayer de retracer ce matin le portrait de mon prédécesseur, M. Jean-Baptiste Robert. J'ai fait appel aux souvenirs des anciens élèves, de sa famille, et les propos qui vont suivre se veulent le reflet de leurs témoignages. Que tous soient ici chaleureusement remerciés.


Monsieur Robert est entré dans cette maison en septembre 1940.

Il y arrive avec la tranquille assurance que donne alors la foi dans la République. Celle qui avait permis à son père, marchand de bois, d'être le maire de son village du Puy-de-Dôme, celle qui avait soutenu sa mère devenue veuve en lui confiant la gérance d'un bureau de tabac, celle qui lui avait ouvert les portes du collège d ' Ambert, puis de l ' Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud, et qui en avait fait un professeur de lettres, la République enfin qui avait su vaincre le 11-Novembre, le laissant caporal, médaillé, et dans la joie des retrouvailles, bientôt père. Nommé directeur de l ' Ecole Primaire Supérieure de la Souterraine en 1940, il ne peut que se sentir chez lui dans ce monument à la gloire de l'école laïque, publique et obligatoire.


Il va y imposer son physique impressionnant, et disons-le, à première vue, un peu ridicule: c'est un homme corpulent, immense, mais peut-être le voit-on avec les yeux de l'enfance, un chapeau inamovible et de grosses lunettes rondes. Il reçoit bientôt de ses élèves le surnom de Bidon, et même de Bidon 5, en référence à un film aujourd'hui oublié. S'il faut parler cinéma, imaginons-le avec quelque chose de Philippe Noiret, bonhomme et nonchalant, un peu terne, voire mélancolique, avec quelques rares éclats tonitruants.

Y eut-il jamais plus triste rentrée des classes que celle du 1er octobre 1940 ? Que dire à la jeunesse après un tel effondrement ? M. Robert s'adresse ce jour-là aux élèves et aux personnels. Il commence par demander une pensée pour ceux qui sont morts au printemps, histoire sans doute d'affirmer, contre le discours officiel, que nos soldats se sont vraiment battus. Et puis, après trois mois d'armistice, et trois semaines avant Montoire, il déclare tranquillement que la guerre continue, et qu'il souhaite la victoire de l'Angleterre.

Il sait par la suite n'être jamais servile avec le régime de Vichy, et marque plusieurs fois une distance et un dédain où il faut bien reconnaître une audace étonnante. Un tel courage étonne ses élèves, réjouit certains, déconcerte peut-être d'autres. Il emporte l'adhésion de tous par ses qualités pédagogiques, ses cours de morale, sa tournée quotidienne des études où il distribue généreusement et avec discernement félicitations et punitions. Nombreux sont ceux dans l'assistance qui doivent à leurs facéties d'adolescents de pouvoir réciter à leurs petits enfants les plus obscures des fables de La Fontaine, ou de dessiner de mémoire le réseau hydrographique de l'Amazone ou du Rio de la Plata.


Là est sans doute l'essentiel : c'est avec cette tranquille assurance, ce courage sans ostentation, cette confiance acquise dès l'enfance dans la supériorité inéluctable des principes de la liberté, qu'il accueille les enfants juifs qui frappent à sa porte.

D'où venaient-ils ? on ne le sait pas toujours. Certains étaient venus avec leurs parents trouver une hypothétique sécurité en zone sud, d'autres furent transférés des maisons de l'OSE après 1942 . M. Robert était certainement l'une des extrémités du réseau Garel, et Pauline Gaudefroy, assistante sociale de Limoges, était celle qui amenait les enfants. Disparue dans la tourmente de la Libération, elle emporta avec elle les secrets de bien des destins.

Combien étaient-ils ? difficile à savoir. Sept ont témoigné, et sont présents aujourd'hui. Peut-être y en eut-il une quarantaine, entre 1941 et 1944, certains restant deux ans et d'autres quelques semaines.

Comment pouvaient-ils passer inaperçus ? ils étaient mêlés à d'autres enfants réfugiés, républicains espagnols, expulsés du nord ou de l'est de la France, petits citadins placés à la campagne. Mais il est évident qu'une grande partie du personnel devait savoir tout ou partie de l'origine de ces enfants, et a contribué à leur accueil et à leur sauvetage.

M. Robert n'a pas pour seule ambition de les préserver du malheur, mais aussi de leur apporter instruction, éducation et autant que possible, sérénité. Certains commencent ou continuent ici grâce à leurs professeurs des études brillantes qui les amèneront aux plus hautes responsabilités scientifiques ou universitaires. Ils connaissent comme les autres les hivers très froids, les maigres rations du réfectoire, et pire encore, les fins de semaine lugubres dans cette grande bâtisse, quand les Creusois rentrent chez eux, l'absence des nouvelles des parents, et les nuits torturées par les pressentiments du sort tragique qui attend ceux que les gendarmes arrêtent. Dans ces épreuves, Madame Charret est leur bonne fée. Lingère et infirmière, elle calme les angoisses, réchauffe les coeurs meurtris à coup de robustes tisanes paysannes, et ses caresses du soir tiennent lieu de confitures. Son souvenir est indissociable de celui de M. Robert, et nous avons une pensée pour elle, comme pour Mme Noël, directrice de la BDB, l'école des filles, où se trouvaient aussi plusieurs réfugiées.


La Libération venue, les enfants juifs partis, M. Robert continue ses activités comme si rien ne s'était passé : il reste anonyme, discret, se mêlant peu à la vie locale. Sa seule entorse à la neutralité républicaine reste ce soir de mai 1947, où, la mine réjouie, les pommettes rosies, le chapeau très en arrière, il vient annoncer au réfectoire, d'une voix mal assurée, l'élection à la présidence de la République de son ami Vincent Auriol.

Il continue d'oublier de sanctionner les vilains tours que ses potaches jouent à ceux de l'école privée ; il vit encore quelques réformes, l' Ecole Primaire Supérieure devenant Collège moderne, essuie quelques tempêtes, comme l'arrivée des filles à la BDH, et prend sa retraite en 1952. Il n'en profite que deux mois, et meurt des suites d'une opération bénigne.


Son histoire aurait pu s'éteindre avec lui, puisqu'il ne parla jamais de ses activités à personne, pas même à son fils. On ne saura jamais s'il avait conscience des risques qu'il prenait, s'il faut voir dans ce silence l'extrême pudeur du simple devoir accompli, le dédain des honneurs des véritables héros, ou s'il voyait dans le sauvetage des enfants la seule vraie reconnaissance de son courage. Ceux qui l'avaient aidé gardèrent le silence, et ceux qui ne l'avaient pas fait évidemment encore plus. Seuls les enfants d'alors, juifs ou non, se souviennent encore. Il faut remercier ici tous ceux qui ont ravivé la mémoire sur cet homme, comme sur bien d'autres. Parmi eux, René Castille qui suscita la recherche sur les enfants juifs lors du colloque de Guéret en 1996, les enseignants et les élèves du lycée qui bâtirent un remarquable travail de recherche historique lancé par internet aux quatre coins du monde, et Paul Parot et son amicale des anciens élèves. Les participants n'oublieront jamais ces dimanches matin de retrouvailles, où l'on pouvait partager cette chose si belle et si rare qui s'appelle la fraternité.


Jean-Baptiste Robert est enterré dans son village natal de Viverols. Personne ne doute que cet Auvergnat, comme celui de Brassens, le croque-mort l'ait conduit à travers ciel au Père Éternel. Dans un paradis bien à lui, sans doute peuplé de vieux professeurs en Sorbonne à la barbe dreyfusarde et libre-pensante, de minces hussards noirs de la République tombés avec leurs élèves dans les tranchées de 14, d'humbles pédagogues de la ville et des champs qui ont fait de nous tous ce que nous sommes, différents mais rassemblés ce matin par une même émotion.

De tout là-haut, ses regards se portent sans doute sur ceux qui, par leur témoignage, sont à l'origine de sa distinction d'aujourd'hui, et qui sont venus de toute la France ou d'Israël pour retrouver une fois encore cette vieille école. Valentin dont il était le seul à savoir qu'il s'appelait Vormus, Kujar qui s'appelait Kujawski et Halin dont le vrai nom était Kahn, Horowitz, qui ne se prénommait pas Michel né à Strasbourg mais Menashe, né à Vienne, le petit Porzycki, séparé pendant des mois de ses parents qui se cachaient pourtant dans une maison en face, Jacques Schlaf, dont l'œil déjà exercé savait apprécier les jolies jambes de sa professeur de français, et le petit Hochner, devenu Hochet, à qui, sans doute la mort dans l'âme, M. Robert dût interdire, pour sa sécurité, le réconfort d'un livre de prières caché sous l'oreiller.

Sans doute le souvenir de cet homme, et de quelques autres, vous a aidé à affronter les terribles révélations qui vous attendaient au fur et à mesure de la libération des camps, et à ne pas désespérer complètement de l'espèce humaine. Cependant, le connaissant comme on le connaît, on doute que cette cérémonie lui ait fait plaisir. Il ne vous dirait certainement pas merci d'avoir fait de lui un héros, et vous récolteriez bien quelques fables. Mais il serait certainement ravi de vous revoir, et de vous dire, comme il y a soixante ans " bonjour, et bienvenue les enfants !"

Michel Trigosse, 10 mai 2001


Jean-Baptiste Robert, Juste parmi les nations...

Le nom de J-B. Robert figure désormais au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. Les clichés qui suivent ont été pris en 2006 par M. Pierre Vormus que M. Robert avait inscrit sous le nom de Valentin dans son établissement...

Cl. P. Vormus (2006)

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