Henri Wolff est décédé le 18 mars 2005. Avec la plus grande tristesse le lycée R. Loewy de La Souterraine exprime ses condoléances à son épouse et à tous ses proches...

Henri Wolff, arrêté à 16 ans

Henri Wolff fut arrêté, avec ses parents, lors de la rafle du 26 août 1942. Voici son témoignage.


En Creuse par les hasards de l'exode...
Je vais fêter mes soixante douze ans bientôt. J’étais donc âgé de quatorze ans au moment de l’exode de 1940.

Les hasards de l’exode, des routes encombrées et d’une vieille voiture poussive qui rendit l’âme, fut l’unique raison pour laquelle nous nous sommes arrêtés et restés à Saint-Hilaire-le-Château. Nous y avons habité jusqu’à notre déportation. Le maire nous attribua une habitation, puis, quelques mois plus tard, une petite maison « aux Combes » par Saint-Hilaire-le-Château.

« Les Combes », ce petit village d’une quinzaine d’habitations et ceux qui y demeuraient : les Talabot, les Montegudet et tous les autres, nous ont tout de suite acceptés, aidés, pris en amitié, soutenus et respectés. Les « Combes » furent pour nous un havre de paix et de chaleur. Nous en avions bien besoin. Nous étions Juifs, étrangers, et sans grandes ressources, de surcroît.


Recensés, assignés à résidence et au travail forcé par Vichy...
Et puis vint le jour, en 1941, je suis incapable de me souvenir de la date, où le secrétaire de la mairie est venu : « je dois recenser tous les Juifs du canton, et vous avez à remplir un questionnaire ». Ma mère lui répondit : « nous ne vous avons jamais dit que nous étions juifs ». Le secrétaire de mairie : « mais moi je le sais, vous ne voulez pas remplir le questionnaire ? Je le ferai ».

Mon père, très rapidement, fut requis au G.T.E. (groupement des travailleurs étrangers). Pour mémoire, les GTE, véritables travaux forcés, furent créés par le gouvernement de Vichy. Y furent incorporés des républicains espagnols et des Juifs.

Mon père fut envoyé à Neuvic d’Ussel en Corrèze et travailla à l’extraction de la tourbe du plateau de Millevaches.

Quant à ma mère et moi, assignés à résidence, obligés de pointer à la gendarmerie de Pontarion, et ce très régulièrement, avons travaillé à la ferme. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les dits gendarmes manquaient de la plus élémentaire courtoisie à notre égard. Il est vrai que nous étions des Juifs. Pas grand-chose ne nous fut épargné : attente prolongée au pointage à la gendarmerie, interrogatoires soupçonneux. Je circulais à vélo. Dès qu’ils me voyaient, ils m’arrêtaient : interrogatoire, vélo scrupuleusement inspecté, etc.


Arrêté le 26 août 1942
Jusqu’à ce 26 août 1942. Ce jour-là, sur ordre du gouvernement de Vichy, près de 7000 Juifs furent livrés aux Allemands. Je vous rappelle que ce furent les seuls Juifs en Europe envoyés dans les camps d’extermination, après avoir été arrêtés dans un territoire non occupé par les Allemands, la Creuse faisant partie de la zone libre.

Cinq gendarmes de Pontarion sont venus vers quatre heures du matin. Ils octroyèrent à ma mère un quart d’heure pour remplir une valise. Quant à moi, voulant sortir pour satisfaire un besoin naturel, je reçus du gendarme Magnol qui conduisait cette héroïque expédition une paire de gifles. Des coups, j’en ai reçu beaucoup là-bas, mais cette humiliation-là, je ne l’ai jamais oubliée.

Ils nous amenèrent à Boussac, petit camp de transit installé dans une cartoucherie désaffectée. Nous y sommes restés quelques heures et à la nuit tombante, départ vers le camp de Nexon.


Passage par le camp de Nexon (près de Limoges)
Nexon, de par son étendue, 2ème camp d’internement français, gardé par la police, la gendarmerie et la milice : tous français. Les Allemands n’y ont pratiquement jamais mis les pieds.

Nexon : 600 à 800 prisonniers parqués dans une douzaine de baraques. 24 latrines dans un camp où ont régné du début à la fin en permanence dysenterie, diphtérie, typhoïde. 60 robinets situés sur le terre-plein du camp, souvent gelés l’hiver ; et n’oublions pas les 3 douches, je le répète pour 600 à 800 internés. Nexon, où nous avons retrouvé mon père, que les gendarmes avaient amené de Neuvic-d'Ussel. Là, à l’intérieur du camp, il reçut son acte de libération des GTE. Vichy le libérait des travaux forcés pour l’envoyer vers la mort. Nous avons reçu aussi la visite d’un fonctionnaire de Vichy qui nous assura que nous serions convenablement traités, envoyés en Allemagne ou en Pologne et serions astreints au travail de la terre, mais que les familles ne seraient pas dispersées. Il nous proposa aussi de lui remettre nos biens : argent, objets de valeur, bijoux, qui nous seraient intégralement remis à la fin de la guerre. Je me souviens de la réflexion de ma mère : « l’essentiel c’est que nous restions ensemble ». Nous sommes restés un jour et une nuit à Nexon et ce fut le départ vers Drancy. A la ligne de démarcation, nous attendait la Feldgendarmerie allemande, prenant le relais de la gendarmerie française. Une journée à Drancy et le départ vers l’enfer.

Le départ vers l’enfer pour moi, le voyage vers la mort pour mes parents.


De Drancy à Auschwitz
Le convoi n° 26 partit le 29 août et arriva à Auschwitz le 2 septembre 1942. Le voyage dura quatre jours et trois nuits, entassés une centaine par wagon à bestiaux. Dans un coin : deux seaux ; l’un servant de tinette, l’autre contenant de l’eau. La chaleur y était infernale.

26 ème convoi : 1005 Juifs partis de Drancy ; 987 vivants à l’arrivée. 18 des nôtres étaient morts pendant le trajet. A Auschwitz les SS ont ouvert les portiques des wagons. Ils ont sorti 12 hommes et 27 femmes, tous très jeunes. Les wagons se sont refermés. Le regard de ma mère, je ne l’ai jamais oublié. Elle était belle ma mère, blonde, des yeux très clairs remplis de larmes, une robe bleue à pois rouges. Elle avait trente six ans et il lui restait trente six heures à vivre.

Les chambres à gaz fonctionnant depuis peu n’étaient pas encore performantes. Au gaz Zyklon B, ils ajoutaient les fumées de pots d’échappement.

On a retrouvé le livre de bord de la SS : le « KALENDARIUM ». Il a été édité en allemand, puis en polonais, mais malheureusement pas en français. On y lit : convoi n° 26 : 957 Juifs, 918 gazés, et ce commentaire du docteur SS Kramer : « Pour la première fois à quatre heures du matin j’ai regardé le fonctionnement de la chambre à gaz. En comparaison, l’enfer de Dante n’est rien ». Ma mère était parmi les gazés. Je ne sais pas quand mon père a disparu.


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