J'ai souvent entendu dire à des femmes de talent
que les travaux du ménage, et ceux de l'aiguille particulièrement, étaient
abrutissants, insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a
condamné notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la théorie de l'esclavage, mais
je nie que ces travaux en soient une conséquence. Il m'a toujours semblé
qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible, puisque je l'ai
ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu'ils ont calmé parfois en moi
grandes agitations d'esprit. Leur influences n'est abrutissante que pour celles
qui les dédaignent et qui ne savent pas chercher se qui se trouve dans tout :
le bien-faire. L'homme qui bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et
aussi monotone que la femme qui coud ? Pourtant le bon ouvrier qui bêche vite
et bien ne s'ennui pas de bêcher, et il vous dit en souriant qu'il aime la
peine.
Aimer la peine, c'est un mot simple et profond du paysan, que tout homme et
toute femme peuvent commenter sans risque de trouver au fond la loi du servage.
C'est par là, au contraire, que notre destinée échappe à cette loi
rigoureuse de l'homme exploité par l'homme.
La peine est une loi naturelle à laquelle nul de nous ne peut se soustraire
sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les aspirations socialistes de
ces dernier temps, certains esprits ont trop cru résoudre le problème du
travail en rêvant un système de machines qui supprimait entièrement l'effort
et la lassitude physiques. Si cela se réalisait, l'abus de la vie
intellectuelle serait aussi déplorable que l'est aujourd'hui le défaut
d'équilibre entre ces deux modes d'existence. Chercher cet équilibre, voilà
le problème à résoudre ; faire que l'homme de peine ait la somme
suffisante de loisir, et que l'homme de loisir ait la somme suffisante de peine,
la vie physique et morale de tous les hommes l'exige absolument ; et si l'on n'y
peut pas arriver, n'espérons pas nous arrêter sur cette pente de décadence
qui nous entraîne vers la fin de tout bonheur, de toute dignité, de toute
sagesse, de toute santé du corps, de toute lucidité de l'esprit. Nous y
courons vite, il ne faut pas se le dissimuler.
La cause n'est pas autre, selon moi, que celle-ci : une portion de l'humanité a
l'esprit trop libre, l'autre l'a trop enchaîné. Vous chercherez en vain des
formes politiques et sociales, il vous faut, avant tout, des hommes nouveaux.
Cette génération-ci est malade jusqu'à la moelle des os. Après un essai de
république où le but véritable, au point de départ, était de chercher à
rétablir, autant que possible, l'égalité dans les conditions, on a dû
reconnaître qu'il ne suffisait pas de rendre les citoyens égaux devant la loi.
Je me hasarde même à penser qu'il n'eût pas suffi de les rendre égaux devant
la fortune. Il eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le sens de la
vérité.
Trop d'ambition, de loisir et de pouvoir d'un côté ; de l'autre, trop
d'indifférence pour la participation au pouvoir et aux nobles loisirs, voilà
ce qu'on a trouvé au fond de cette nation d'où l'homme véritable avait
disparu, si tant est qu'il y eût jamais existé. Des hommes du peuple
éclairés d'une soudaine intelligence et poussés par de grandes aspirations
ont surgi, et se sont trouvés sans influence et sans prestige sur leurs
frères. Ces hommes-là étaient également sages et se préoccupaient de la
solution du travail. La masse leur répondait : "Plus de travail, ou
l'ancienne loi sur le travail. Faites-nous un monde tout neuf, ou ne nous tirez
pas de notre corvée par des chimères. Le nécessaire assuré, ou le superflu
sans limites ; nous ne voyons pas le milieu possible, nous n'y croyons pas, nous
ne voulons pas l'essayer, nous ne pouvons pas l'attendre."
Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines ne remplaceront l'homme d'une
manière absolue ; grâce au ciel, car ce serait la fin du monde. L'homme n'est
pas fait pour penser toujours. Quand il pense trop il devient fou, de même
qu'il devient stupide quand il ne pense pas assez. Pascal l'a dit ; "Nous
ne sommes ni anges ni bêtes."
Et quant aux femmes, qui ni plus ni moins que les hommes, ont besoin de la vie
intellectuelle, elles ont également besoin de travaux manuels appropriés à
leur force. Tant pis pour celles qui ne savent y porter ni goût, ni
persévérance, ni adresse, ni le courage qui est le plaisir dans la peine !
Celles-là ne sont ni hommes ni femmes.
George Sand, Histoire de ma vie,(IV, 9)